« Plus on parlera d’argent, plus on pourra parler d’amour »

Nicole PRIEUR

 

Avec la sexualité, l’argent est un des sujets les plus épineux dans la vie d’un couple.
Soit on n’en parle pas du tout parce qu’il est tabou. Soit on en parle trop et il alimente brouilles et conflits permanents.

Mais, au-delà d’en parler trop ou pas assez, la question est surtout d’en parler « comme il faut ». Car l’enjeu est de taille : après l’infidélité, l’argent est la deuxième cause de séparation des couples !

L’argent, comme la sexualité, a des fonctions affectives et symboliques qui vont bien au-delà de la satisfaction des besoins immédiats. Instrument de valorisation et de pouvoir, mais aussi de liberté et d’indépendance, il représente bien plus que le simple moyen de s’acquitter des factures.

La manière dont il est géré en dit long sur la nature de la relation entre deux conjoints. Et quand l’argent pose problème dans le couple, il ne vient généralement que concrétiser ou amplifier un conflit préexistant.

Pour construire une relation saine et éviter les malentendus, idéalement il faudrait parler d’argent dès qu’on se met en couple. Pour permettre à chacun de mieux se situer par rapport à l’argent lui-même, mais aussi par rapport à l’amour et à l’autre.

Donc, dans le couple, pour mieux s’aimer, il faut apprendre à compter, mais surtout comprendre comment chacun compte !

L’argent est un objet paradoxal et complexe

Dans une relation, l’argent peut être au service du bien-être, de l’épanouissement du couple, de l’établissement d’une belle vie de famille… Mais il peut aussi être un véritable poison.
Et ce n’est pas une question de fortune !

Comme dans les relations familiales au sens large, dans un couple l’argent institue des rôles, des places, des fonctions, permet d’instaurer des relations d’influence et de pouvoir…
La façon dont on l’utilise, dont on en dispose, dont on en fait profiter l’autre – ou pas, peut avoir de lourdes conséquences sur le plan relationnel.

Les liens de cœur sont profondément imbriqués avec les liens d’argent. Et les stratégies financières qu’on met en place révèlent souvent des problèmes sous-jacents dans le couple : exploitation, domination, refus que la femme prenne son envol, revanche sur les « mâles »…

L’usage qu’on fait de l’argent peut ainsi susciter des sentiments complexes : culpabilité de dépenser trop alors qu’on est celui/celle qui gagne le moins, frustration de ne pas pouvoir gérer l’argent comme on l’entend, angoisse d’être totalement dépendant·e de l’autre pour subvenir à ses besoins… Un simple accident de la vie, une période de maladie, un chômage peut créer une véritable fracture et avoir des imbrications inédites au sein des couples.
L’argent peut provoquer des blessures et des souffrances profondes, engendrer un vrai déséquilibre dans les relations, et créer des tensions irréversibles.

Dans un couple, discuter des questions d’argent permet de mettre à jour les attentes implicites de chacun. Parler de façon sincère et décomplexée de la façon dont chacun a envie de fonctionner ensemble et de ce que chacun souhaite mettre en place et dans quel but peut éviter bien des tensions immédiates et des catastrophes ultérieures.

« Quand l’argent constitue une ressource, un carburant au service de la communauté, un moyen pour exprimer son attachement à la relation, alors l’argent devient un ciment pour le couple. » Véronique Acar-Egnell.

Notre rapport à l’argent fait partie de notre identité

Au-delà des attentes implicites, la signification des comportements de chacun doit être recherchée dans les contextes. Car, tous, nous élaborons notre rapport à l’argent en fonction de notre roman familial.

Certains ont été élevés dans la peur de manquer, d’autres dans l’abondance… selon que l’enfant a vu ses parents se serrer la ceinture ou dépenser sans compter, il développera un rapport différent à l’argent. Et en fonction de notre vécu, mais aussi de notre personnalité, nous allons choisir en grandissant soit de reproduire ce que nous avons connu, soit d’en prendre le contre-pied. Un enfant qui aura souffert de restrictions budgétaires dans sa famille peut par exemple adopter par la suite un comportement dépensier.

Cette part d’héritage symbolique, qui conditionne une grande partie de la place et de la valeur que chacun de nous accorde à l’argent, est souvent méconnue de notre partenaire.
Et il nous arrive parfois de l’ignorer nous-même…

« Par un effet miroir, l’attitude de notre partenaire nous aide à prendre conscience de nos angoisses profondes. Quand il/elle dépense, il/elle vient réveiller ma peur de manquer. Quand il/elle épargne, il/elle me rappelle mes parents qui mettaient tout leur argent de côté “en cas de coup dur”. » Marie-Odile Steinmann

Notre rapport à l’argent se construit aussi en fonction de nos modèles parentaux : mère au foyer ou qui travaillait, père souvent absent… La relation de couple et parentale induite par ces modèles (mère frustrée ou épanouie, couple distant ou fusionnel, enfant délaissé ou couvé) va influer sur les modèles et donc les stratégies financières que nous allons vouloir mettre en place – là aussi en réaction ou en imitation.

Mais une mère au foyer peut être un modèle frustrant pour l’un·e et signifier présence aimante et réconfortante pour l’autre. Que l’homme soit le pourvoyeur principal des ressources du foyer peut représenter une sécurité pour l’un·e et un poids énorme pour l’autre…. Les deux conjoints, avec un même schéma familial, peuvent avoir une perception du monde différente. Sans en discuter ouvertement, l’incompréhension et la crispation ne peuvent que surgir et les tensions s’installer durablement au sein du couple.

Nous devons prendre conscience que ce que l’on considère normal dans la manière de dépenser au quotidien ne l’est pas forcément pour la personne qui partage notre vie.

Difficile de changer notre rapport à l’argent tant il est intégré dans notre personnalité…
L’idée n’est pas de se mettre d’accord sur tout, ni de demander à l’autre de modifier complètement sa façon de dépenser pour se conformer à la nôtre. Mais d’en discuter avec son/sa partenaire afin d’identifier les zones de friction potentielles. Et petit à petit, cheminer l’un vers l’autre pour arriver à la compréhension et l’acceptation mutuelle dans le respect des différences de chacun.

L’argent présente une dualité problématique

La valeur de l’argent ne se limite pas à sa valeur économique. Nous conférons tous à l’argent une valeur symbolique extra-économique.

Les euros dépensés représentent bien plus que la somme effective. Au-delà de la chose matérielle qu’elle nous permet d’acquérir, la somme dépensée nous permet d’attester de notre affection, de notre attention, de l’amour qu’on porte à l’autre. En retour, nous attendons de notre conjoint·e qu’il/elle nous prouve sa reconnaissance, l’intérêt qu’il/elle nous porte et la valeur que nous représentons pour lui/elle par l’argent qu’il/elle va dépenser pour nous.

Ces deux aspects de l’argent – économique et symbolique – sont complètement mêlés, entremêlés et confondus. C’est ce que Nicole et Bernard Prieur ont appelé l’économie cachée du couple. Cette « calculette inconsciente » qui se met en marche dès la première rencontre, même au stade le plus romantique !

Cette portée symbolique de l’argent peut devenir vraiment critique au moment d’une séparation difficile. Car, au-delà d’être assuré·e de pouvoir subvenir à ses besoins, on va attendre que l’argent nous apporte une réparation par rapport aux souffrances que nous subissons, atteste de tout ce que l’on a fait pour l’autre, vienne compenser nos sacrifices, soit une preuve de l’importance qu’on avait pour notre conjoint·e même s’il/elle n’a pas voulu le reconnaitre pendant les années de vie commune…
Incapable de faire le deuil psychologique de la relation, l’argent devient un instrument de vengeance et est utilisé pour prolonger artificiellement le rapport qui n’existe plus.

Dans un couple, la valeur affective de l’argent est en elle-même un langage qui permet de traduire des sentiments, des attentes, des intentions. Mais, si les valeurs économiques sont indiscutables, la valeur symbolique, elle, est totalement subjective. Elle peut donc aussi générer des blessures, des souffrances, des insatisfactions, de la culpabilité…

Dans toute relation, pour pouvoir bien se parler d’amour, il faut donc apprendre le langage de l’argent. Mais aussi, (ré)apprendre à prouver son amour et attester de la valeur de la relation autrement : par des gestes, de l’écoute, par le fait de reconnaitre ses torts, s’excuser quand on a blessé l’autre… Par la valeur inestimable et incontestable d’une présence attentive et aimante.

 

La question de l’argent sous-tend toutes nos décisions. La manière dont on le dépense (ou non) traduit au sein du couple nos différences de valeurs, d’envies, de besoins, voire d’ambitions et de frustrations. Prendre conscience des enjeux de la question financière à chaque étape de la vie du couple est primordial afin d’éviter les malentendus, désamorcer les conflits, rendre la vie de famille plus légère et les liens d’amour plus épanouissants.

 

Vous souhaiteriez fonctionner sur un mode plus serein mais vous ne savez pas trop comment faire ni comment aborder la question avec votre partenaire ?  Ne restez pas seuls face à ces difficultés. Prenez rendez-vous pour une première séance. Nous prendrons le temps de vous écouter, comprendre les difficultés auxquelles vous êtes confrontés et surtout voir comment nous pouvons vous aider concrètement.

 

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Cet article est librement inspiré du livre La famille, l’argent, l’amour. Les enjeux psychologiques des questions matérielles de Nicole Prieur et Bernard Prieur, aux Editions Albin Michel